Erick-Achille Nko’o : « Les Rohingyas sont apatrides dans un territoire où ils vivent depuis le 9ème siècle »

Selon les rapports de l’Organisation des nations unies et de certaines Organisation non gouvernementales, le nombre de Rohingyas réfugiés au Bangladesh depuis le 25 août 2017 pour échapper aux violences de l’armée birmane et des milices bouddhistes a franchi la barre de 801.800 personnes. Les défenseurs des droits de l’homme parlent désormais d’une des plus grandes crises humanitaires observée en Asie en ce début de siècle. Pointé du doigt et accusé d’épuration ethnique contre une minorité musulmane, le gouvernement de Birmanie s’est dit prêt à organiser le retour des Rohingyas dans leur terre. Pour mieux comprendre  les origines de cette crise ainsi que des éventuelles pistes de sortie, Afrique Orient Business Magazine est allé à la rencontre d’un spécialiste des questions arabo-musulmanes.

La crise en Birmanie connait un nouvel épisode depuis plus d’un mois. On estime désormais à plus de 500 000, le nombre de Rohingyas qui ont fui ce pays d’Asie du Sud-est à cause des violences perpétrées à leur encontre pour se réfugier majoritairement au Bangladesh voisin. Pouvez-vous nous édifier sur l’origine de cette crise ?

Avant de rentrer de plain-pied dans la substance de votre question, il est important de retracer brièvement l’histoire de ce peuple fragilisé par le rejet de leur pays par la communauté bouddhiste birmane. En effet, les Rohingya sont un peuple indo-aryen comme l’atteste leur langue. Ils sont donc une minorité musulmane vivant dans l’ouest de la Birmanie. L’histoire révèle qu’ils auraient été, au cours des siècles, mêlés aux peuples arabes, mongols, turcs, bengalis, voire portugais et se sont convertis à l’Islam tardivement, au XVe siècle, alors qu’à l’époque la région était un État vassal du Bengale. Bien plus, il y a un autre élément historique important à comprendre relatif aux rancœurs historiques qui existent depuis des décennies entre les deux peuples. En réalité, lors de la première guerre entre l’empire britannique et la Birmanie en 1824, les Rohingyas sont supplétifs dans l’armée britannique et considérés comme des traitres par les indépendantistes birmans. Après la Seconde guerre mondiale, ils soutiennent de nouveau les Anglais face aux Birmans, qui ne leur pardonneront jamais. En 1948, la Birmanie retrouve son indépendance et les Rohingyas sont alors rejetés et persécutés. En un mot comme en mille, on peut dire que cette crise trouve son essence dans la domination inhumaine des bouddhistes sur la minorité musulmane Rohingya que le gouvernement birman estime venue du Bangladesh voisin. En effet, les persécutions ont commencé depuis environ soixante-dix ans, après l’indépendance de la Birmanie, au lendemain de la seconde guerre mondiale. Le problème est la loi de 1982 qui n’octroie la citoyenneté qu’aux populations arrivées en territoire birman en 1823. Ils sont donc apatrides à l’intérieur d’un pays où ils y vivement depuis le IXème  siècle. Au regard de cette loi qu’ils estiment injuste, les Rohingyas ont créé une rébellion armée de couteaux et de machettes. Depuis le 25 aout dernier, la tension est à nouveau montée et la riposte du gouvernement birman semble avoir dépassé les limites d’une simple riposte, au point d’exterminer cette ethnie qui ne demande rien d’autre que plus de considération et plus de justice.

Peut-on parler d’épuration ethnico-religieuse comme l’affirment certains observateurs internationaux en s’appuyant sur le fait que ces musulmans sunnites représentent à peine 10% de la population birmane en grande majorité bouddhiste ?

D’après les rapports qui proviennent du champ des affrontements, on peut dire que les persécutions dont les Rohingyas font face de la part des bouddhistes majoritaires n’est pas loin d’une épuration ethnico-religieuse. Selon l’ONU, la répression contre les musulmans Rohingyas pourrait être assimilée à une épuration ethnique. Depuis près de deux ans, les musulmans de Birmanie subissent les foudres répressives d’un gouvernement birman qui les marginalise et les rejette, du fait de leur origine et surtout à cause de quelques rancœurs historiques comme précédemment évoqué.

S’exprimant le 19 septembre dernier sur cette crise qui secoue son pays, la présidente birmane Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la paix 1991 a annoncé dans un discours que son gouvernement était prêt à organiser le retour de plus de 410.000 réfugiés Rohingyas, exilés au Bangladesh. Dans quelle mesure cette cohabitation entre communautés birmanes peut-elle encore être possible ?

En réalité seule la tolérance, la justice et l’équité peuvent faciliter le vivre-ensemble. Pour le cas spécifique de la Birmanie, je pense qu’il faut davantage une volonté politique. Il faut rassurer les minorités en les mettant en confiance et surtout en les intégrant dans la gestion des affaires de l’Etat.

Les pressions internationales des pays tels que le Royaume Uni ou encore la Suède sont de plus en plus fortes sur la Birmanie accusée de « nettoyage ethnique » selon les déclarations du haut-commissaire de l’ONU aux droits humains, Zeid Ra’ad Al Hussein. Ce pays ne risque-t-il pas des sanctions politico-économiques malgré le soutien de la Chine, son principal partenaire économique?

Tout à fait. Vous avez vu juste. Il y aura certainement plus de sanctions à l’endroit de la Birmanie mais aussi ne perdons pas de vue qu’aucun de ces pays ne peut véritablement s’ingérer dans la gestion interne de la Birmanie. Vue sous cet angle, on peut dire que les pressions qui pourraient être faites à l’endroit de la Birmanie pourraient ne pas porter a condition qu’il y ait comme précédemment dit, une réelle volonté politique de la part du gouvernement birman à construire une paix durable avec leur compatriote Rohingya.

Interview réalisée par Joseph Samuel Zoé