Kenya: La vie doit reprendre après une élection présidentielle «Cha Cha»

Les nouvelles violences, à l’heure de la reprise du vote ce 26 octobre, tendent à saborder une réelle avancée démocratique confirmée depuis l’invalidation par la Cour suprême du premier scrutin tenu en août dernier.

Vendredi 27 octobre 2017 au matin, le plébiscite attendu du président sortant Uhuru Kenyatta a été confirmé, avec plus de 93% de voix après le dépouillement de près de la moitié des bureaux de vote. En décidant le 10 octobre de se retirer de la course, l’opposant historique Raïla Odinga, 72 ans, qui avait posé sa candidature à la présidence de la République pour la quatrième fois (1997, 2007, 2013 et 2017), avait laissé un boulevard à son rival. Soupçonnant toujours la commission nationale électorale d’être partisane, il a choisi la voie du boycott en appelant ses partisans à ne pas se rendre aux urnes le 26 octobre. Pourtant, cette date représente une victoire symbolique de sa part, puisque la Cour suprême a suivi sa requête en annulation du scrutin du 8 août 2017 qui donnait Kenyatta vainqueur et a donc demandé la reprogrammation du vote laquelle a été fixée au 26 octobre.

Manifestement, Raïla Odinga ne sera donc jamais président du Kenya et restera dans l’histoire de son pays comme le roi de la contestation. Malheureusement, celle-ci est souvent entachée de morts d’hommes. Jeudi 26 octobre, malgré son appel à la retenue, ses partisans ont encore érigé des barricades dans les rues pour empêcher la tenue de l’élection présidentielle reprogrammée, suscitant une réaction musclée des forces de l’ordre qui a provoqué quatre morts. En 2007, les violences postélectorales, après la victoire du président sortant Mwaï Kibaki contre Raïla Odinga, avaient laissé plus de 1200 morts sur le carreau. Est-ce ce qu’on attend de l’expression démocratique ?

Certes la démocratisation du Kenya, à l’instar de beaucoup d’autres pays africains, est loin d’être achevée. Mais on peut noter tout de même que ce pays, troisième puissance économique de la région de l’Afrique de l’est après le Soudan et l’Ethiopie avec un taux de croissance autour de 5%, connaît des avancées notables sur le terrain politique. Uhuru Kenyatta, avant d’arriver au pouvoir en 2013, avait aussi connu la mésaventure de la défaite en 2002, malgré le soutien de l’ancien président Daniel Arap Moï, devant la coalition de l’opposition conduite par Mwaï Kibaki auquel Odinga s’était allié. Kibaki avait aussi perdu en 1997 contre Moï avant de l’emporter donc en 2002, et avait essuyé un autre revers électoral quand le «Non» l’emporta avec 58,12% de voix lors du référendum du 21 novembre 2005 qui visait à renforcer les pouvoirs présidentiels. Enfin, le 1er septembre dernier, la Cour suprême du Kenya a créé la sensation – une grande première en Afrique – en annulant l’élection du 8 août, alors que la Commission nationale électorale avait donné le président sortant vainqueur. D’ailleurs, à cause des violences survenues le 26 octobre principalement à l’ouest qui est le fief de Odinga, le scrutin a été reporté de deux jours dans quatre comtés.

La démocratie kényane avance donc. Pas au goût de toute le monde – ce qui est du reste impossible- mais elle avance. Dans sa rivalité politique contre Uhuru Kenyatta – fils du père de l’indépendance Jomo Kenyatta-, Raïla Odinga – fils du premier vice président du pays, Oginga Odinga- aurait gagné à rester dans le registre de la contestation institutionnelle, laquelle avait déjà abouti à une reprise du vote, plutôt que de laisser prospérer indéfiniment cette «démocratie de la rue» qui n’a jamais épargné des vies humaines. C’est le pays entier qui souffre de ces violences continuelles. A un moment, il faut bien sortir du cycle des élections –dont l’organisation coûte déjà suffisamment cher au trésor public – et de la campagne électorale permanente pour que le pays retrouve une vie normale. L’Association des banques du Kenya et d’autres acteurs déplorent déjà un ralentissement de l’économie dû au contexte politique : si le taux de croissance est toujours positif, il est en baisse étant passé de 5,8% en 2016 à 5% en 2017.

Quand Joseph Kabasele chantait «Indépendance Cha Cha» (Nous avons gagné l’indépendance) en 1960 pour le Congo belge, pas si lointain du Kenya, il voyait sans doute surtout la prospérité qui doit accompagner la liberté politique. Alors, qu’on ait gagné ou perdu la présidentielle, il faut savoir tourner la page…

 Par Emmanuel Gustave Samnick