Jeanne-Louise Djanga : « L’esclavage a toujours existé et c’est un leurre de croire que nous sommes libres»

L’écrivaine et chorégraphe  camerounaise, auteure du livre à succès « Fantaisia », aborde plusieurs questions dans cet entretien exclusif. De sa carrière littéraire, en passant par les difficultés que connait la littérature en Afrique aujourd’hui, jusqu’au problème de l’immigration.

Le 9e Salon du  Livre et des Arts de l’Haÿ-les-Roses en France, auquel vous avez pris part vient de s’achever. Dans votre double casquette d’écrivaine et de chorégraphe, quelles sont vos impressions après cette rencontre entre les professionnels du livre et des arts ?

C’est un évènement qui se tient chaque année et qui est très bien organisé et représenté puisque la municipalité travaille de concert avec l’association La Roseraie des Cultures. J’y participe depuis près de cinq ans. C’est dire l’intérêt que je porte à ce salon. Se faire connaître, échanger, partager avec les lecteurs est primordial pour les écrivains. Mon souhait est que ce genre d’évènement soit organisé au Cameroun par des associations. Il ne faut pas toujours attendre tout de l’Etat. Ce sont les associations qui dirigent et gèrent certaines dynamiques et initiatives et l’Etat vient mettre sa touche.

Qu’est ce qui a principalement meublé les travaux au cours de ce 9e Salon du  Livre et des Arts de l’Haÿ-les-Roses ?

Nous avons eu, outre les dédicaces et les signatures classiques, des conférences et cette année le thème était la Bretagne. Il y a quelques années, c’était l’Afrique, un moment très émouvant. Entre autres participants, on peut citer Marie Lissouk l’écrivaine camerounaise, Zakaria Soumaré, un auteur qui vit en Mauritanie.

Revenant à vous, en littérature principalement,  vous publiez en 2015, aux éditions l’Harmattan un roman à succès sous le titre « Fantaisia » ? De quoi parle ce roman ?

Fantasia est un aperçu de la vie des Africains en général et des Camerounais en particulier ceux de la diaspora. Nous transposons nos mentalités et nos mœurs en France ou dans d’autres pays d’Europe et vivons avec des illusions perpétuelles. Je pars d’une histoire entre un homme et une femme qui représentent la diaspora mais ces deux êtres sont intimement liés à leur environnement social…Et aussi l’Eglise tropicalisée qui est complètement dénaturée de sa matière première avec des combats de leadership…. Ce qu’il faut retenir c’est que nous croyons que le fait de parler la même langue, d’avoir une même culture ou de s’être connus au pays nous protège de la fourberie, de l’arnaque économique ou sentimentale. Pas du tout et mon héroïne l’apprend à ses dépens. Au contraire, partant du postulat selon lequel tous ceux qui partent en Europe vont se “battre” (ce qui n’a d’ailleurs pas toujours été le cas), l’environnement devient un ring ou une arène où les plus forts dévorent les plus faibles. Le pire c’est que les enfants qui naissent vivent une dualité sociétale car ils entendent leurs parents parler de leur retour probable en Afrique alors que leur environnement immédiat c’est-à-dire l’école, les copains, l’Etat leur demandent de s’intégrer…Le système scolaire ne leur parle de l’Afrique qu’en des termes peu élogieux et les parents n’y vont que pour “s’éclater”. Ces enfants sont déstabilisés et sont en souffrance et ce d’autant plus que les parents ne rentrent jamais et que ceux qui ont tenté l’expérience sont revenus déçus. Ne faut-il pas s’investir économiquement, socialement et politiquement dans le pays dans lequel on vit et où on paie les impôts ? Ceux qui sont restés au pays doivent aussi arrêter de mettre la pression à la diaspora en leur disant de “réaliser” à tout prix, construire des maisons dans lesquelles ils ne vivent pas en espérant y retourner à la retraite. L’Afrique n’est pas le cimetière des éléphants où on va mourir; il faut faire des choix. C’est un livre fort en émotions et en leçons de vie et qui contribue au développement personnel pour tous, surtout pour ceux qui vivent en Europe et pour ceux qui rêvent d’y aller.

En dix ans de carrière littéraire, qu’est-ce que vous avez pu produire ?

Oui dix ans de carrière ! Elle a commencé en 2007 avec le recueil de poèmes “Au fil du Wouri” aux éditions L’Harmattan, puis un autre recueil “Eclats de Vers de Voix de Rires” aux éditions Dagan. Je me suis ensuite lancée dans le roman avec “Le Gâteau au foufou” Harmattan 2010, “Fantasia” 2015, puis «Confidences écarlates” 2016 éditions Menaibuc et enfin j’ai retrouvé mes anciennes amours en publiant des chroniques “Rêver de vivre” en 2017 toujours aux éditions Menaibuc.

On a l’impression que la littérature est menacée en Afrique, soit par l’analphabétisation, soit par l’arrivée des nouvelles technologies, quel est votre point de vue à ce sujet ?

Si la littérature est menacée en Afrique, c’est d’abord parce qu’on abreuve les élèves avec des œuvres venant d’outre-ailleurs alors qu’ils doivent d’abord étudier les pensées de leur continent, d’où le désamour de l’Afrique par les jeunes. La deuxième raison est qu’on martèle aux enfants de lire mais l’on trouve rarement des bibliothèques dans les maisons. Si les parents ne lisent pas, comment les enfants vont -ils découvrir la lecture surtout si l’on part du principe que tout se joue entre zéro et six ans, une tranche âge cruciale pendant laquelle l’enfant est une véritable “éponge” et n’est pas encore assujetti par des influences extérieures. Il faut donc une volonté politique mais aussi parentale. Ce qui est paradoxal, c’est que malgré cette menace, il n’y a jamais eu autant d’écrivains et de publication… A croire que certains ont compris qu’il y a un filon à exploiter. On ne peut leur en vouloir.

Que peut-on faire pour booster le gout de la littérature chez les jeunes Africains ?

Ouvrir des bibliothèques et surtout intégrer une visite régulière, hebdomadaire ou mensuelle, dans le programme scolaire, tout comme aller à la piscine. Inciter la curiosité des enfants et des…parents. Organiser des salons pérennes, des concours littéraires et faire participer le jeune public.

Des comptoirs d’esclaves viennent d’être découverts en Libye. Quel est votre réaction face à cette horreur, et comment peut-on mettre un terme à cette situation ainsi qu’à la crise migratoire en général ?

L’esclavage a toujours existé et c’est un leurre de croire que nous sommes libres. De manière générale, nous sommes tous esclaves de quelque chose ou de quelqu’un. Et puis il y a l’esclavage moderne qui vous donne l’impression d’être libre alors que c’est la société qui guide vos choix, qui vous manipule et vous dicte ses prérogatives et les codes de vie. Ceci dit, l’horreur est déjà à notre porte lorsque vous voyez une “domestique” ou une “bonne” (les mots sont révélateurs) qui travaille comme une esclave pour un salaire dérisoire ou encore les petites filles qu’on va chercher au village pour les faire travailler et qui ne sont pas scolarisées. Bref, il y a une forme d’hypocrisie de la société qui m’écœure. Pour y mettre fin, il faut revenir aux fondamentaux : l’amour de soi donc de l’autre puisque nous sommes tous tributaires les uns des autres, nous sommes des « coloca-Terre » et rien ne nous appartient; mettre l’amour, le respect au centre de notre ligne de vie et j’en suis convaincue, tout ira pour le mieux.

Interview réalisée par Joseph Essama