Mongo Beti : La communauté littéraire camerounaise se souvient d’un écrivain engagé

A l’occasion de son anniversaire de naissance le 30 juin 1932, la  Société des amis de Mongo Beti (SAMBE) a célébré le défunt à la Librairie des Peuples Noirs à Yaoundé,  en présence des écrivains, sympathisants et critiques littéraires.

Dehors les gouttes de pluie battaient le sol. A l’intérieur, les mots raisonnaient pour célébrer celui qui a disparu il y a 17 ans.  Le samedi 30 juin, l’on commémorait l’anniversaire de naissance de l’écrivain camerounais Mongo Beti, à Yaoundé, à la Librairie des Peuples Noirs qu’il a lui-même fondé à son retour au Cameroun en 1994. Organisé par la Société des amis de Mongo Beti (SAMBE), cet évènement a connu la présence de plusieurs dizaines de participants, dont des écrivains, amis et critiques littéraires.

Pendant près de 90 minutes, les principaux orateurs, Ambroise Kom et   Cilas Kemadjio, tous écrivains et universitaires camerounais, ont tenu l’assistance en haleine. A chacune de leurs interventions, le public venu nombreux,  n’a pas manqué de faire un clap d’ovation. Le spécialiste des littératures francophones  africaines, Ambroise Kom a salué un écrivain  dont le combat interpelle encore « le Cameroun plus que jamais secoué par les maux que Mongo Beti avait dénoncé toute sa vie. » Pour lui, l’auteur de Ville cruelle est “un patrimoine de la littérature mondiale, un homme multidimensionnel dont la parole fut significative toute sa vie”.

Cilas Kemadjio n’a lui aussi pas tari d’éloge à l’endroit du natif d’Akometam, dans le sud du Cameroun. L’enseignant assistant de la Frederick Douglass Institute for African and African-American Studies, aux Etats-Unis, a loué ce militant qui a basé son action dans la quête de la transformation des conditions sociales des siens. C’est pourquoi, « rentré de France en 1994, Mongo Beti a mis sur pied des activités agropastorales dans son village, pour créer des conditions de vie plus décentes chez les villageois », a-t-il cité à titre d’exemple. L’universitaire camerounais a malheureusement regretté  le fait que ce grand homme n’a pas été compris par ces populations qui lui demandaient plutôt de l’argent en espèce.

Par un slam inspiré de son œuvre Ville cruelle, le collectif des artistes 237 Parole, a mis fin en apothéose, à cet évènement inédit.

Par Joseph Essama

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Christian Manga : « Mongo Beti peut être assimilé à Jean Paul Sartre pour son militantisme »

Ecrivain et doctorant en littérature et langue française à l’Université de Bergen en Norvège, Christian Manga donne son point de vue sur l’héritage littéraire de Mongo Beti.

Cela fait 17 ans déjà que Mongo Beti est décédé, que vous inspire ce triste anniversaire ?

Cela va de soi, c’est une commémoration douloureuse, aussi bien au Cameroun qu’à l’extérieur. L’Afrique littéraire, d’une manière générale, a une fois de plus, le devoir de s’incliner devant la mémoire de Mongo Beti. C’est la moindre des choses, et je crois que c’est l’occasion pour le peuple Camerounais en particulier de lui rendre ces hommages qu’il n’a pas eus véritablement de son vivant. Ce matin, à ma manière, j’ai décidé de relire quelques pages de Ville cruelle, l’un des meilleurs romans de Mongo Beti, selon ma modeste sensibilité littéraire.

D’après les critiques littéraires, Mongo Beti passe pour être l’un des meilleurs écrivains africains, quel est selon vous, son héritage littéraire ?

Cela ne souffre pas de fatuité. Par le contenu, la liberté de ton et la qualité de sa production littéraire, Mongo Beti peut être considéré comme l’une des colonnes de la littérature africaine d’ « expression importée ». Comme le disait Jean Marc Ella, c’est une plume qu’on pourrait assimiler à celle de Jean Paul Sartre, pour son militantisme, et à celle d’un Voltaire pour son audace de pourfendeur. C’est le Camus africain qui n’appartenait pas à un ordre, qui n’aimait pas des prêts-à-penser ; c’était un iconoclaste, le Robin des bois de la littérature.

Qu’il est risqué pour ma modeste personne de prétendre parler de l’héritage littéraire Mongo Beti, tant celui-ci est riche, remarquable, et demande par conséquent qu’on s’arme de culture pour en parler. Mais je prends le risque non pour faire œuvre de critique littéraire, mais plutôt pour dire mon admiration et ma fierté d’être le compatriote de ce grand écrivain africain dont l’œuvre pourrait porter sur trois idées majeures. Les premiers romans, tels Le Pauvre Christ de Bomba, Le roi miraculé, exposent le malaise et les soubresauts subséquents à la rencontre de deux mondes qui n’avaient pas convenu un rendez-vous. Ces œuvres présentent, entre autres, le christianisme comme une entreprise spirituelle aux velléités conquérantes et expansionnistes.

Par ailleurs, Ville cruelleMission terminée, dénoncent la situation coloniale. C’est la position anticolonialiste de l’auteur. La dernière trilogie qui comprend les romans du retour d’exil (Trop de soleil tue l’amourL’histoire du fouBranle bat en noir et blanc) peint le tableau des contradictions internes et de déséquilibre des États africains.

En somme, c’est un héritage littéraire grandeur nature.

La jeune génération d’écrivains a-t-elle assez de poigne pour pérenniser le legs des écrivains de la trame de Mongo Beti, Senghor, Césaire, Kourouma, etc. ?

Oui et non ! Cette réponse, a priori, paraît contradictoire, mais au fond elle ne l’est pas. Les grandes figures que vous venez de citer se sont illustrées par leurs productions littéraires et par leurs appartenances idéologiques, qui sous-tendent leur écriture. Mongo Beti, à certains égards, n’est pas Senghor, dont on connaît la dualité (je refuse de dire duplicité). Mais toutes ces grandes plumes avaient quelques qualités en partage : l’audace, le courage.

La jeune génération quant à elle est constituée de deux types d’écrivains : les courageux et les couards. Les premiers essayent, comme ils peuvent, de suivre les traces des monuments que vous avez évoqués. Ils se soucient encore des réponses  aux questions posées par Sartre : qu’est-ce qu’écrire ? Pour qui écrit-on ? Ces écrivains, que je ne citerai pas nommément ici, peuvent faire figure de concierges de la société, des bouches de ceux qui n’ont pas de bouches.

La deuxième catégorie d’écrivains de la jeune génération, ceux que j’appelle des couards, des complices, est emmurée dans ce que Mongo Beti avait appelé autrefois « littérature rose », une littérature de la posture ou de la positon, très loin de la littérature d’opposition qui parle au nom du peuple, celle qui crie, gémit pour les défavorisés. Ce sont des écrivains de la corporation, ils se taisent et disparaissent quand ça va mal.

Interview réalisée par J.E