Musique : Que coûte le boycott des artistes camerounais en Europe ?

Depuis le 6 octobre dernier, quelques musiciens du Cameroun ont été inscrits sur la liste noire de leurs concitoyens vivant sur le Vieux Continent. A ce titre, ils sont interdits de tout spectacle pour s’être produit lors d’une manifestation organisée par Paul Biya pendant sa campagne présidentielle. 

Les échos de la présidentielle au Cameroun résonnent encore plusieurs jours après la prestation de serment de Paul Biya, déclaré vainqueur du scrutin du 7 octobre 2018. Si sur le terrain politique l’heure est aux tractations en vue du prochain gouvernement du président camerounais, il faut dire que des artistes sont dans le collimateur de la diaspora camerounaise. En effet, celle-ci s’insurge contre ceux de ces musiciens qui ont presté le 6 octobre dernier lors du concert organisé à Yaoundé par le candidat Paul Biya pour marquer la fin de sa campagne.

Au lendemain de ce raout qui a réuni une vingtaine de chanteurs locaux et en guest star le Congolais Fabregas, la diaspora camerounaise s’est constituée en une unité spéciale dénommée « Brigade anti-sardinards » (BAS) pour traquer lesdits chanteurs. Composée pour la plupart des Camerounais vivant en Europe et qui dans leur majorité ne cachent pas leur courroux envers le régime de Yaoundé, les membres de la brigade entendent empêcher leurs compatriotes artistes de se produire hors du pays, notamment en Europe où elle tient le plus grand nombre de ses membres.

Une liste a ainsi été établie par ladite brigade pour boycotter ces artistes « sardinards » qui auraient implicitement affiché leur soutien au candidat du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) en se produisant le 6 octobre. Ces derniers tiennent cette étiquette du fait qu’il est coutume qu’en période de campagne électorale dans le pays, le parti au pouvoir distribue des baguettes de pain et des boites de sardine en conserve aux populations.

L’icône du Bikutsi K-Tino et sa jeune consœur Coco Argentée ont été les premières victimes de la BAS. Programmées en France et en Allemagne à la fin du mois d’octobre et début novembre pour des spectacles, les deux musiciennes ont été empêchées par les brigadiers. Plusieurs autres spectacles auxquels elles et d’autres artistes comme Ben Decca étaient conviés, ont simplement été annulés ou leurs promoteurs ont retiré les invitations adressées aux « sardinards ».

Vain combat

Dans un contexte où les artistes peinent déjà à vivre de leur métier sur le plan local, il est reconnu que ces prestations à l’étranger représentent pour eux une manne importante. Quelques shows, bien que souvent laconiques, en Europe et aux Etats-Unis leur permettent de fournir leurs escarcelles afin de gérer leur quotidien et mener à bien leur carrière. Ce d’autant plus qu’ils n’ont pas grand-chose à dépenser sachant que leurs frères camerounais se chargent de leur billet d’avion et leur hébergement. Se voir boycotter à l’étranger constitue donc une amputation au niveau des rentrées financières.

De même sur le plan professionnel, se voir interdire les « scènes internationales » s’avère rédhibitoire. Les artistes profitent souvent de leur séjour hors du pays pour se faire connaître et si possible approcher de nouveaux promoteurs ou managers en vue de donner une nouvelle dimension à leur carrière. Les cantonner au Cameroun où ils s’en sortent à peine, s’apparente donc à une mort précoce, programmée par les siens.

Les pouvoirs publics interpellés

Au moment où la méfiance règne entre les musiciens camerounais et la diaspora qui estime que « le pays va mal », le gouvernement tente de jouer la carte de l’apaisement. Dans cette veine, Narcisse Mouelle Kombi, le ministre camerounais de la Culture, estime qu’il s’agit d’une atteinte à la liberté d’opinion et d’expression, surtout quand on sait que l’art est par essence libre. « En tant que responsable de ce secteur, je condamne les dits agissements, dans la mesure où ils constituent une atteinte grave à la liberté d’opinion et d’expression. (…) La culture doit être le champ d’expression le plus noble du génie humain dans le respect du principe d’humanité, de cordialité, de fraternité et de convivialité, c’est-à-dire dans l’acceptation de la différence. La préférence pour un candidat à une élection présidentielle ou toute autre compétition politique de la part d’artiste, d’écrivain, d’homme de culture, d’universitaire ou d’homme de science, et le soutien de ceux-ci, est un fait courant, à la limite banale dans toutes les démocraties », a-t-il souligné.

Si les pouvoirs publics condamnent donc la sanction imposée par les Camerounais de l’étranger, la crise entre les artistes et leur public d’outre-mer est une opportunité pour remettre au grand jour les maux qui empêchent le plein épanouissement de l’artiste camerounais déjà sur le plan local avec entre autres maux : l’absence de statut ; l’imbroglio autour du droit d’auteur ; la piraterie…

 Par Ange Atangana

Annulation des spectacles : Note salée pour artistes et promoteurs

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Boycottée en Europe, Coco Argentée est montée au créneau à deux reprises pour demander pardon (Photo DR)

Alors qu’ils parviennent à peine à vivre de leur art dans leur pays, les musiciens camerounais sollicités en Europe et menacés aujourd’hui de boycott, peuvent revenir au pays avec en moyenne près de 8 millions de Franc CFA au terme d’une tournée de quelques semaines seulement sur le Vieux Continent.

Suite à l’annulation de son concert initialement prévu le 3 novembre en Allemagne, l’artiste musicienne Coco Argentée est montée au créneau quelques jours plus tard pour faire son mea culpa. Dans une vidéo publiée sur le réseau social You Tube le 8 novembre, la chanteuse du bikutsi a clamé haut et fort être « apolitique », malgré sa participation au concert de fin de campagne du candidat Paul Biya au Palais des sports de Yaoundé le 6 octobre 2018, veille de l’élection présidentielle. C’est d’ailleurs après cette prestation qu’elle a été étiquetée parmi les artistes à boycotter en Europe par la Brigade anti-sardinards (BAS). « Je m’engage personnellement à ne plus me présenter dans les évènements à caractère politique », a-t-elle alors confessé à ses nombreux fans.

Si Coco Argentée s’est rabaissée au point de demander des excuses en public, c’est que l’artiste souhaite préserver ses intérêts financiers en Europe. « La musique au Cameroun ne rapporte pas grand-chose. En plus de la piraterie qui gangrène la profession, les droits d’auteurs sont une misère et les spectacles sont rares et généralement mal payés. Du coup, les prestations à l’extérieur et notamment en Europe sont du pain bénit pour ceux qui ont la chance d’être régulièrement sollicités par la diaspora », confie un promoteur artistique installé à Douala.

En effet, dans la majeure partie du temps, les musiciens camerounais gagnent en moyenne entre 700 et 1.000 euros (459.169 et 655.957 F CFA) par spectacle en Europe. « Il y en a qui peuvent gagner plus. Ça dépend de la carrure de l’artiste, de la négociation avec l’organisateur et de la dimension de l’évènement. Pour des musiciens de la trempe de Coco Argentée, ce serait une grosse perte pour elle si elle ne se produisait plus en Europe. Sans exagérer, elle peut glaner plus de 12000 euros (7,8 millions de Francs CFA) au terme d’une tournée de plusieurs jours en Europe quand elle cumule les gains issus de ses cachets et ce de qu’on appelle vulgairement le ‘’gombo de scène’’ », renseigne Freego, un Camerounais proche des milieux culturels en France.

Les musiciens ne sont pas les seuls à payer le lourd tribut de ce boycott prôné par une partie de la diaspora camerounaise. Les promoteurs de spectacles subissent également d’importants préjudices financiers. L’organisation d’un spectacle, fut-il dans un simple restaurant rapporte gros en Europe. « Prenez 200 personnes qui ont payé chacune l’entrée par exemple à 20 euros (13.119 F CFA). Ça fait une entrée globale de 4.000 euros (2,6 millions de Francs CFA). Si l’organisateur paye à l’artiste 1.000 euros pour son cachet et enlève 1.000 autres euros pour les dépenses liées à l’organisation, il lui reste 2.000 euros (1,3 millions de Francs CFA) de bénéfice. Ce qui n’est pas rien. Et ce n’est pas le seul spectacle qu’il organise », révèle encore Freego.

En outre, les concerts annulés aujourd’hui ont été calés depuis plusieurs mois. Les organisateurs ayant déjà engagés des dépenses liées à la préparation, il devient difficile voire impossible pour eux de recouvrer les sommes préalablement investies si le spectacle n’a pas lieu, ou alors si le public ne vient pas en masse comme lors du concert de K-Tino début novembre, au restaurant le Palenke à Nice.

Par Joseph Samuel Zoé

Boycott des artistes : Le Cameroun emboite le pas à la RDC

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Fally en concert

Le sort que subissent actuellement les musiciens camerounais hors de leur frontière, notamment en Europe, n’est pas un phénomène nouveau. Avant eux, plusieurs de leurs confrères congolais ont également payé leur accointance avec les régimes en place dans leur pays.

Le boycott a toujours été un mode d’expression politique. Aujourd’hui, l’on parle de la « Brigade anti-sardinards » (BAS) du Cameroun. En République démocratique du Congo (RDC) on parle plutôt  « des combattants », un groupe de Congolais opposés au régime de Kinshasa qui empêche leurs musiciens de se produire en Europe. Depuis environ 10 ans, ils ont interdit avec un certain succès les prestations d’artistes congolais. Ils reprochent à leurs compatriotes leur soutien  au président Kabila ou encore leur silence quant aux exactions de son régime dans le pays.

Les premiers sur la liste sont Koffi Olomidé, JB Mpiana et Werrason qui auraient affiché en 2011 leur soutien au président Kabila lors de sa campagne pour un second mandat à la tête leur pays. Un soutien qui a valu depuis lors, le boycott de leurs concerts en Europe par la diaspora congolaise proche de l’opposition.

« Les combattants » ne s’en prennent pas seulement aux artistes qu’ils qualifient, selon eux, « proches du régime ». Ils boycottent également les artistes qui gardent le silence. La preuve, le chanteur Fally Ipupa qui ne participe pas à des campagnes politiques pour le compte du régime a vu son concert le 22 juin 2017 à La Cigale, annulé par ses frères.

« On ne va pas faire la fête pendant que la mère patrie est en train de souffrir », explique Teddy Minar, rappeur et opposant. Selon lui, les chanteurs devraient se servir de la musique pour dénoncer le pouvoir en place et les exactions présumées commises dans ce pays d’Afrique centrale depuis quelques années. « Mais les artistes se maintiennent dans un silence assourdissant face aux violences », poursuit-il avant de conclure : « Un musicien doit savoir prendre position. On ne leur demande pas d’insulter Kabila, mais d’en parler. De composer des musiques qui parlent du pays. ».

Une situation que l’artiste vit mal. L’impossibilité de donner un concert l’attriste et l’agace. Fally Ipupa dit ne pas comprendre les accusations de collusion avec le régime de Kabila, prétexte pour lequel les Combattants l’empêchent de se produire sur scène en France. Depuis, lui et ses équipes cherchent à réorganiser un concert à Paris sans succès. Les récentes violences, à nouveau l’œuvre des Combattants, qui ont empêché le concert à l’Olympia d’Héritier Watanabe, un autre artiste de la rumba congolaise pour la même raison, n’encouragent pas à l’optimisme.

Pour l’ancien protégé de Koffi Olomidé, « ils se trompent de cible et de combat. Ils ont vraiment l’impression d’aider les Congolais en se comportant de la sorte ? Je suis avec le peuple, je partage ses souffrances. Mais je suis un artiste apolitique. Je préfère agir. Je cherche des solutions pour aider les gens. J’ai créé une fondation qui aide des villages. J’ai offert une ambulance, j’ai aidé des écoles, j’ai acheté des lits pour un orphelinat, j’ai payé pour un puits qui donne de l’eau à 20.000 personnes… C’est comme ça que je fais de la politique, en aidant des gens », affirme-t-il.

Pour plusieurs, « les combattants » et tout autre mouvement de boycott des artistes par leur mouvement, s’érigent en ennemis de la musique car ils sont bien conscients de ce que peut coûter l’annulation du concert d’un artiste. A l’heure actuelle, une réflexion à haute voix, entre artistes et « les combattants » est menée dans le sens de trouver un consensus pour éradiquer le « phénomène combattant », un frein à l’émergence de l’art congolais sur la scène internationale.

Par Hermine Anenigne

Consty DJ Full Option : << Je m’interroge sur la portée politique de cette action >>

art musical crie au secours

Consty DJ Full Option

Le promoteur culturel résidant à Dubaï aux Emirats arabes Unis s’exprime sur le boycott des artistes camerounais à l’étranger.

Vous êtes un Disc-Jockey (DJ) camerounais expérimenté et apprécié à Dubaï pour vos efforts pour la promotion de la culture africaine en général et la culture camerounaise en particulier.  Que pensez-vous du mot d’ordre lancé par certains activistes camerounais contre les artistes ayant presté lors de la campagne du candidat Paul Biya ?

 Je n’ai pas d’avis par rapport à ce mot d’ordre. Je pense néanmoins que chacun est libre de penser comme il veut. Moi je m’occupe de la promotion de la culture africaine dans les pays du Golfe et je ne m’intéresse pas aux problèmes politiques de mon pays bien que je sois Camerounais. Je pense néanmoins qu’il ne serait pas indiqué  de bloquer le gagne-pain de certaines personnes pour des revendications politiques.

Pensez-vous que le musicien devrait mettre son potentiel au service des causes politiques ?

La musique est un message et chacun est libre de faire son choix y compris dans quelle cadence il va faire danser le public.

Avez-vous un mot pour les artistes ou pour les Camerounais qui les boycottent ?

En tant que jeune événementiel, je ne prendrai le parti de personne. Mais je m’interroge sur le résultat de cette action, sur sa portée politique. Regardez la République démocratique du Congo. Certains artistes de ce pays ont été victimes du boycott. Mais cela n’a rien changé. Le seul conseil que je puis donner est de nous unir, de choisir le droit chemin et de protéger notre pays le Cameroun.

Propos recueillis par Solange Nyaga

L’Art musical crie au secours !

Depuis quelques semaines, des artistes camerounais sont malmenés par certains de leurs compatriotes vivant en Europe pour avoir presté pour le candidat Paul Biya, vainqueur de la dernière élection présidentielle au Cameroun.

En date du 6 octobre 2018, plusieurs musiciens ont été invités à prendre part à un concert organisé au Palais des sports de Yaoundé par le RDPC, parti au pouvoir. Un groupe de Camerounais vivant à l’étranger s’est formé en Europe, notamment dans l’espace Schengen, pour saboter les concerts et autres prestations de ces artistes à l’étranger.  K-TINO, Ben Decca, Coco Argentée et bien d’autres ont déjà subi les affres de ce groupe.  D’ailleurs, quelques temps après, toute confuse, la chanteuse Coco Argentée a regretté avoir pris part à ce concert de campagne du parti au pouvoir. Cet état de choses tend à torpiller la carrière en particulier de ces artistes et l’exportation de l’art musical du Cameroun à l’étranger en général.

A présent, la psychose ne s’est pas seulement installée chez les artistes à l’étranger mais aussi chez ceux exerçant au terroir. En effet, Roméo Dika, président d’un Syndicat des droits d’auteurs au Cameroun a invité les artistes musiciens à une conférence de presse qu’il a  organisée le 14 novembre à Yaoundé. Mais  à sa grande surprise, la très grande majorité a répondu aux abonnés absents de peur d’avoir à subir le même sort que leurs  confrères.

Le gouvernement camerounais a lui aussi réagi à cette situation par le biais de son ministre de la Culture.  Narcisse Mouelle Kombi a dénoncé « le Terrorisme psychologique » que font subir ces Camerounais à leurs compatriotes musiciens. En effet, cette situation, outre la psychose que cela crée chez la plupart des artistes camerounais,  a aussi un impact économique négatif. Les Musiciens ont pour première source de revenu les prestations dans les concerts et autres manifestations. Du fait de la pauvreté ambiante, ces artistes bien que talentueux ne peuvent mieux vivre de leur art qu’en allant prester en Occident ou en Orient.

Mais il est tout de même évident que cet état de chose est récurrent dans la vie des artistes. Partant de la cacophonie qui règne sur la redistribution des droits d’auteurs au Cameroun, au chantage que la plupart des promoteurs culturels font aux artistes obligés de subir parfois des actes contre-nature pour obtenir ce  qui les revient de droit.

Ce boycott n’est qu’une injustice de plus à ce corps de métier qui se meurt malgré la ténacité et la persévérance des acteurs. Il est donc temps d’arrêter et de mieux organiser la profession comme c’est le cas dans certains pays africains qui  de nos jours, ont fait de l’art musical et cinématographique, une industrie et un levier économique important.

Par Simon Metsengue